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Lun, Sep

Culture - Littérature : Ce temps qui s’écoule, entre mémoire et oubli

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Quand bien même nous persistons à oublier, la mémoire nous laisse toujours quelques résidus de souvenirs, bon ou mauvais. Impossible oubli, mémoire faillible. Le temps est un piège qui se referme inévitablement sur nous. 

Ce fut un choc de lecture, ces quatre romans écrits par quatre belles plumes, donc quatre inspirations différentes pour peindre l’oubli et la mémoire dans les méandres du temps qui passe. Le colombien Juan Gabriel Vasquez dans « Les Réputations », nous sert de délicieuses facéties de la mémoire qui amènent son héros, Javier Mallarino un caricaturiste iconoclaste, à douter d’un fait antérieur majeur et qui a eu des conséquences dévastatrices sur la vie d’un homme et de sa famille : le sulfureux député Adolfo Cuéliar qu’il croquait à satiété. Ses caricatures si prisées dans cette Colombie « où le doute n’est pas permis », torturaient ses victimes autant qu’elles régalaient ses lecteurs. Mais quand la mémoire flanche, elle installe le doute bien des années après, autour d’un dessin qui a brisé une vie, suite à un « supposé » abus sexuel dont serait victime, une fillette d’une quinzaine d’années. « La mémoire a la merveilleuse capacité de se rappeler l’oubli… Mais c’est une pauvre mémoire, celle qui ne fonctionne qu’à reculons ».

Dans « L’oubli » Frederika Amalia Finkelstein raconte l’épreuve d’Alma, confrontée du haut de ses 23 ans à la mémoire de la Shoah. « Je le dis sans honte : je veux anéantir cette infâme Shoah dans ma mémoire et l’extraire comme une tumeur de mon cerveau. Je veux que le gouffre de l’Histoire l’ensevelisse à jamais.  Je continue d’espérer que les morts me laissent tranquille, mais il n’en ait rien.» Comment oublier pour exister ou se défaire du poids d’une mémoire qui vous condamne à son souvenir permanent ? « Qui songe à oublier, se souvient », écrie-t-elle d’une plume inexpérimentée mais combien prometteuse. Comment se reconstruire quand on hérite d’un passé sans l’avoir vécu : la souffrance d’un aimé et admiré grand-père dans les camps nazis ? Alma écoute Daft Punk, joue à Play Station et se gave de Coca Cola. La seconde guerre mondiale, c’est loin en même temps, l’héroïne porte une histoire dont elle n’est pas le témoin, mais qui l’habite. « Perdre la mémoire de son passé : vivre libre. Libre mais hantée par l’ignorance de ce qui, un jour, a été. Je voudrais faire de mon ignorance ma grande occasion d’espérer ».

Drôle de coïncidence, on apprécie encore mieux la portée de « L’Oubli » en lisant « L’Art presque perdu de ne rien faire » du haïtien Dany Laferrière, de l’Académie française. Quel régal ! Quelle poésie ! On sort de cette lecture encore plus intelligent. C’est presqu’un éloge enflammé, de l’utile paresse et de « la lenteur ». La thèse du livre se résume dans cette pensée d’Héraclite : « L’homme qui dort construit l’univers ». Ici tout passe : le temps et l’utile légèreté de toutes ces choses futiles. Théophile Gautier écrivait qu’« il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ». Seuls restent, la mémoire du vécu et des gens que nous avons aimés : nos auteurs préférés, nos influences culturelles, nos lectures préférées, nos réflexions sur les hommes et le temps qui passe. Un auteur qui se livre ainsi à ses lecteurs sur ses goûts, est une créature qui s’émerveille de tout : de l’amour, du sourire, des faits et gestes d’un enfant ou en observant de sa fenêtre, le banal spectacle de la pluie qui tombe sur la ville, ou encore le bonheur jouissif d’un court instant passé dans un café,  les péripéties d’un sentiment amoureux… Quand on referme ce bel ouvrage, on comprend définitivement pourquoi, les hommes de culture ne sont en fait que de grands enfants qui s’émerveillent de tout. De la vie. Comme nous, ils sont électrisés par l’irrésistible magie des mots, « à l’ombre de la sieste ».

Parlant de ces souvenirs enfouis que la mémoire, parce que faillible, tente désespérément parfois de ressusciter, le dernier roman de Patrick Modiano offre une belle inspiration. « Pour que tu ne perdes pas dans le quartier », le Prix Nobel de littérature raconte d’un  style épuré, sans fioritures, l’histoire de Jean Daragane en prise avec ses douloureux souvenirs d’enfance. Même sa mémoire des lieux qui devrait conforter ses souvenirs d’enfance, flanche. « Revenir sur le passé, disait-il lors d’une interview au Magazine littéraire français Lire, c’est toujours un peu comme revenir sur les lieux d’un crime. » Lui restent, quelques vagues souvenances des gens qui l’ont aimé jusqu’au jour où ils l’ont abandonné, enfant, dans une maison dont il a parlé dans un livre, entre le flou des événements vécus et l’imprécision des lieux. Cette maison hantée et abandonnée, il la retrouvera bien des années plus tard. Au hasard d’un calepin perdu et retrouvé par un personnage sulfureux et qui le mettra sur le chemin de retour sur les traces de son enfance. Patrick Modiano disait que « les souvenirs d’enfance sont des puzzles auxquels il manque beaucoup de pièces, rongées par l’oubli ». C’est si vrai et touchant à la fois.

A ces quatre livres que je vous recommande fortement, je ne retiens qu’un dénominateur commun. Finalement, « on ne sait ce que nous réserve le passé. » (Pascal Quignard)

 

 Les Réputations, Juan Gabriel Vasquez,

Les Editions du Seuil, 187 pages

L’Oubli, Frederika Amalia Finkelstein,

Les Editions Gallimard/L’arpenteur, 172 pages

L’art presque perdu de ne rien faire, Dany Laferrière,

Les Editions Grasset, 400 pages

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, Patrick Modiano,

 

Les Editions Gallimard, 145 pages